mardi 10 juin 2008

Le Roi, les Thai et la Démocratie

Voilà un titre bien moyen je l’avoue, mais le sujet est assez sérieux, voire épineux, alors je tâche d’éviter les phrases à l’emporte-pièce.

Tout voyageur aura, sitôt atterri à Bangkok, remarqué l’omniprésence de la figure royale. Le Roi est partout : de façon très voyante en énorme portraits sur les gratte-ciel, ou de façon plus subtile... Par exemple:

  • Le lundi, une majorité de Thaï, notamment dans le secteur public, porteront du jaune, couleur du Roi, ,afin de l'honorer. Depuis peu, le mardi est Rose, couleur qu'il a arboré à sa sortie de l'hopital.
  • Dans les écoles avant les cours, ou au cinéma, avant le film, on se met au garde à vous 2 minutes le temps d'écouter (voire entonner) le chant à la gloire du Roi.
C’est forcément, de notre point de vue, assez dérangeant. Le culte de la personne n’appelle pas à beaucoup de souvenirs dans notre passé voire notre présent. Il évoque despotisme et asservissement.

Comme toujours, les apparences peuvent se révéler trompeuses, et la situation est bien plus subtile qu’il n’y paraît, et de petits éclaircissements peuvent amener à mieux comprendre tout cela. Comme d’habitude, je livre ici mes propres conclusions, mes observations. Je ne suis pas politologue ni expert. N’hésitez pas à me corriger, me complêter : les commentaires du blog sont là pour ça, et mon avis sur la question est encore en pleine construction.

La thaïlande est depuis 1932 une monarchie constitutionnelle. Globalement établie d’après le modèle anglais elle ne donnait au départ qu’un rôle cérémonial au Roi, qui s’est depuis étendu à un droit de veto très restrictif sur l’établissement de nouvelles législation (ce veto pouvant être contourné par un vote du Sénat).

Bref, le rôle du Roi, politiquement, est tout au plus consultatif… Mais plusieurs facteurs changent complètement la donne.

D’abord sa longévité : Le Roi, de son vrai nom Bhumibol Adulyadej (ภูมิพลอดุลยเดช) a été couronné en 1946, ce qui fait de lui le chef d’état en fonction depuis le plus longtemps actuellement. Plus de soixante ans se sont écoulés et plusieurs générations n’ont connu que ce visage.
Cette longévité et cette stabilité s’avèrent être les seules repères fixes des Thaï. Depuis plus d’un siècle, l’instabilité politique est constante. Pas moins de 17 constitutions ont été rédigées. Des périodes d’inefficacités démocratiques ont souvent été entrecoupées par des coups militaires amenant à la rédaction d’une nouvelle constitution, censée rendre la démocratie enfin efficace.
Las, le dernier en date (déc. 2006) a permis de se débarrasser d’un premier ministre corrompu, mais pas de sa clique, qui a aussitôt repris les rênes du pouvoir par une démagogie frisant le ridicule sons pour autant effrayer un électorat des campagnes nombreux et peu cultivé.

Et à côté de ces incessants palabres parlementaires, de ces lois mal faites qui font plus de mal que de bien se trouve le Roi, qui intervient finalement assez rarement, si ce n’est pour proposer quelques réformes « de bon sens » ou mettre en place à titre privé, en puisant dans la fortune de la famille royale, des institutions utiles et efficaces.

Il existe aussi une très forte législation vis-à-vis du crime de lèse majesté. En théorie, critiquer le Roi est passible d’une peine d’emprisonnement pouvant aller jusqu’à 15 ans. C’est assez effrayant pour nous. Où est la liberté d’expression ? Dans la pratique, cette loi semble persister par la volonté de certains politiques plutôt que du Roi. Cette charge est en général utilisée à l’encontre d’ennemis politiques, et se contente en général d’une démission. Quelques cas cependant ont amené des incidents (comme la fermeture de sites web ou la garde à vue d’étrangers).
Bizarrement, même les Thaï les plus modernes, attachés à la démocratie et à la liberté d’expression, restent assez silencieux sur ce sujet. Et ce n’est pas par peur de représailles. Ici, on ne touche pas au Roi, un point c’est tout.

Mon sentiment, c’est que le Roi que les Thaï protègent et vénèrent ainsi avec autant de ferveur n’est pas la personne physique de Bhumibol. C’est tout ce qu’il représente :
La vision d’une Thaïlande libre, moderne et solidaire, mais surtout l’unité de la Thaïlande, derrière son Roi, débarrassée du fossé entre Bangkok et la campagne.
Le Roi est la cristallisation des valeurs de la Thaïlande… Alors oui, sous cet angle, il est plus facile de comprendre l’attachement quasi religieux des Thaï à ses valeurs. Ne sommes nous pas tout aussi sensibles aux attaques à l’encontre de la liberté, de l’égalité et de la fraternité ?
Le Roi est un peu une Marianne dans un pays aux fondations encore frêles, une cocarde qui peut réunir les Thaï dans leurs différences.

Espérons qu’il continuera à user de ce pouvoir avec discernement, car même s’il est un symbole, il n’en reste pas un être humain à un poste aussi puissant que vital pour le pays.
Notre histoire nous a appris l'asservissement qu'apportent les monarques et l'adulation, leur histoire leur a appris que la démocratie est synonyme d'une corruption qui ne semble pas atteindre la royauté.
A chacun son chemin, je leur souhaite moins cahotique et plus prospère.

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